Mangues, l’or jaune de Darsalam Chérif livré aux bêtes

À Darsalam Chérif, dans le département de Bignona, la mangue abonde, mais son potentiel reste largement inexploité. Chaque année, des milliers de fruits mûrs pourrissent sur place, faute de valorisation. En l’absence d’une organisation autour de cette ressource, et face à des problèmes logistiques croissants, les mangues finissent livrées aux animaux. Quelle politique à mettre en place pour structurer et développer cette richesse locale, dans un contexte où les conditions freinent toute initiative durable ?

Des mangues pourissent en quantité à Darsalam Chérif chaque campagne, juin 2025, Ibrahima Diouf

Sous le soleil éclatant de ce début juin, la canicule estivale s’annonce déjà à Darsalam Chérif. Ce village, situé dans la commune de Kataba 1, dans le département de Bignona, a été fondé en 1913 par le chérif Cheikh Mahfouz Aidara. Originaire de Mauritanie, Cheikh Mahfouz ‘’avait pour mission de propager l’islam et d’enseigner le Coran dans un esprit de pacification’’, a expliqué Youssouph Aidara, l’un de ses petits-fils. 

Sous un manguier, dans la maison familiale, Youssouph, accompagné de quelques-uns de ses cousins Attab et Abdou Kanine Aidara se retrouve pour profiter de l’air pur. C’est leur quotidien. ‘’ C’est aussi notre eldorado ‘’, confie le jeune chérif de 26 ans, le menton orné d’un léger duvet. À vue d’œil, des dizaines de mangues tombées des manguiers jonchent le sol autour de l’endroit où nos hôtes se sont installés.

 Ces fruits mûrs, d’une variété rare, parsèment les alentours, mais ne suscitent guère d’intérêt. Leur abondance contraste avec leur destin : elles ne seront pas consommées par les habitants. Pourquoi donc ? À cette question, Youssouph répond, dans un français teinté d’un léger accent mais d’une diction correcte sans doute facilitée par sa maîtrise de la langue arabe : ‘’ Elles n’ont plus de valeur, elles ont perdu leur fraîcheur. 

‘’ Les mangues tombées à terre ne trouvent plus grâce aux yeux des habitants de Darsalam Chérif. Ce village, pourtant riche de ses arbres fruitiers, voit ces fruits s’accumuler jour après jour, sans que personne ne les touche. Ici, la culture de la mangue fait partie du décor, presque banalisée par l’abondance. 

‘’Nous, on préfère les mangues cueillies de nos propres mains’’, déclare fièrement Youssouph, qui a mis fin à son parcours scolaire en classe de seconde. Les mangues tombées sont destinées à un tout autre public : les animaux du village chèvres, moutons et vaches qui s’en régalent sans distinction. Cette scène, presque banale ici, illustre un mode de vie empreint de simplicité et d’une relation particulière à la nature et à ses dons.



Pour valoriser ce don de la nature, les jeunes de Darsalam Chérif ne manquent pas d’ambition. Beaucoup expriment le désir d’entreprendre dans ce domaine. Mais faute de compétences techniques, de formation adéquate et de moyens logistiques, ces ambitions restent souvent au stade des paroles. 

Entre volonté et limites du terrain

Dans ce village majoritairement habité par des chérifs, la langue mandingue domine les échanges. Une grande partie des jeunes a d’abord fréquenté les “daaras”, écoles coraniques traditionnelles, avant de rejoindre ce qu’ils appellent communément “l’école toubab”, c’est-à-dire l’enseignement moderne. 

Ce parcours éducatif, parfois interrompu prématurément, rend difficile l’accès aux outils nécessaires pour transformer une ressource abondante en opportunité économique réelle.

‘’Nos ancêtres nous ont légué un trésor magnifique, mais faute de compétences, nous ne parvenons pas à le valoriser ’’, confie Yahya Bayo, un jeune talibé chérif, alors qu’il s’apprête à servir la deuxième tasse de thé de l’après-midi. 

Inscrit en licence Multimédia, Internet et Communication (MIC) à l’Université Numérique Cheikh Hamidou Kane (ex-Université Virtuelle du Sénégal), le jeune Bayo, au teint légèrement hâlé, fait partie de cette jeunesse animée par l’envie d’entreprendre dans la filière mangue. Mais entre rêves et réalités, le chemin reste semé d'embûches. 

‘’Beaucoup de mes camarades aimeraient se lancer, mais ils n'ont pas les compétences, ils ne savent même pas par où commencer. Contrairement à moi, ils n'ont pas eu la chance de fréquenter l’université pour acquérir les codes nécessaires à toute forme de formation, quelle qu’elle soit’’, confie Yahya Bayo, devant sa théière encore chaude.


Au moment où un léger vent souffle sur son fourneau, apportant une bouffée d’air pur et un peu de répit face à la chaleur étouffante, il poursuit : ‘’J’aurais aimé avoir une opportunité de formation agricole, ne serait-ce que pour apprendre à valoriser toutes ces mangues que vous voyez autour de nous… mais c’est dommage’’, soupire-t-il, le regard perdu entre les arbres chargés de fruits mûrs.

Face à cette situation, un autre obstacle majeur se pose : la logistique. Bien que Darasalam Chérif bénéficie de certains privilèges par rapport à d’autres villages environnants, ses habitants rencontrent d’énormes difficultés pour assurer la circulation des biens et services. 

Enclavé dans la zone des ‘’Narrangs’’, à une dizaine de kilomètres de la frontière gambienne, le village est desservi par une route qui devient quasiment impraticable pendant l’hivernage. 

En 2023, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux montrait des femmes et des hommes formant une chaîne humaine pour ralentir l’écoulement des eaux de pluie, dans le but d’éviter que la piste ne se dégrade davantage. 

‘’ Ici, la route est un véritable problème pour nous. Sinon, il serait bien plus facile de revendre nos mangues en Gambie’’, confie Aissabou Aidara, la mère de Youssouph, installée dans son ‘’melf’’, un vêtement en coton léger qui couvre l’ensemble du corps, parfaitement adapté à la chaleur.

Dans ce village d’environ un millier d’habitants, un seul moyen de transport en commun assure, chaque matin dès les premières lueurs du jour, la liaison entre Darasalam Chérif et la Gambie. Ce véhicule ne fait qu’un aller-retour par jour, bien insuffisant pour permettre aux femmes de transporter leurs mangues jusqu’aux "sandicats", ces marchés gambiens spécialisés dans la vente des fruits. Un calvair.

Dans ces conditions, acheminer leur trésor jusqu’à Dakar pour en tirer profit relève de l’utopie. Et pourtant, sous les branches généreuses des manguiers de Darsalam Chérif, c’est toute une économie locale qui sommeille. 

Il suffirait d’un peu de volonté politique, de formation et d’infrastructures adaptées pour transformer ces fruits abandonnés en véritables leviers de développement. 

Mais tant que les chemins resteront impraticables, que les formations feront défaut et que les ambitions se heurteront aux murs de l’oubli, l’or jaune de Darasalam continuera d’être livré… aux bêtes.

Ibrahima Diouf

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